À propos de Le grand dérangement, d’autres récits à l’ère de la crise climatique — comment la littérature peut, ou non, penser le bouleversement écologique.
Amitav Ghosh est un auteur de romans, un critique littéraire et essayiste en, langue anglaise né à Calcutta en 1956 et installé à New York. Fortement teinté de postcolonialisme, ses romans ont reçu de nombreux prix littéraires (le Prix Sahitya Akademi en 1990 pour Lignes d’ombre, le Prix Médicis étranger la même année pour Les feux du Bengale). L’ouvrage dont il est ici question : Le grand dérangement, d’autres récits à l’ère de la crise climatique[1] est la traduction d’un essai initialement paru en 2016 sous le titre originale : The Great Derangement. The Climate Change and the Unthinkable. Cet essai de 186 pages, est complété et documenté par 36 pages de notes et de références en fin d’ouvrage qui étayent le propos et les arguments de l’auteur sans alourdir sa prose claire et sobre. Cet ouvrage nait d’un constat : pour envisager les défis que l’humanité doit résoudre en terme de changement climatique aucun changement politique n’adviendra si les arts, et plus spécifiquement la littérature, ne contribuent pas à faire exister d’autres mondes possibles dans nos imaginaires collectifs. Amitav Ghosh touche là à quelque chose de très intime : son inscription dans le monde (entrainant avec lui toute sa profession). Cet ouvrage construit par paragraphes numérotés, est constitué de trois parties. La première partie, Récits, est la plus volumineuse (89 pages). Elle pose la question de la construction du roman moderne et de ses conséquences en terme d’aveuglement collectif face au changement climatique. Elle propose une analyse du roman moderne (principalement occidental, mais pas uniquement) et de ses effets sur l’imaginaire. La deuxième partie, Histoire (30 pages), s’écarte des questions purement littéraires pour envisager des problématiques géopolitiques, leurs évolutions historiques ainsi que leurs rôles face au changement climatique dans le monde occidental mais également en Asie. Pour finir, la troisième partie, Politique (47 pages), fait notamment le lien entre des choix énergétiques (le pétrole) et la fabrication de l’impuissance politique pour s’intéresser plus généralement aux cadres idéologies et aux stratégies employés pour aborder la crise actuelle. La problématique de cet ouvrage est la suivante : que peut apporter un.e auteur.trice grâce à son médium ? La littérature peut-elle contribuer à la préservation des conditions d’habitabilités de la terre ? Pour répondre à cette question Amitav Ghosh emprunte deux chemins, l’un formel, l’autre plus intellectuel qui vont être présentés ci-dessous. J’engagerai pour finir une réflexion personnelle sur les moyens mis en avant dans cet ouvrage.
Quels sont les outils que les auteur.trice.s peuvent mobiliser pour aborder et aider à faire accoucher les changements nécessaires à la lutte contre le réchauffement climatique ? Pour entamer cette discussion Amitav Ghosh ouvre son essai par une démonstration qui rappelle en actes, par la force de la description, la puissance de l’objet littéraire : le pouvoir d’évocation (p. 13). L’auteur construit et partage le saisissement dont nous sommes parfois frappés face au trouble de la frontière entre l’animé et l’inanimé. L’attention portée à cet exemple où des objets que l’on croyait inanimés et que l’on perçoit subitement comme vivant nous montre de fait que la littérature peut focaliser notre attention sur des sujets qui autrement resteraient oubliés, délaissés. Par cet acte de description, le pouvoir (et le rôle ?) de la littérature n’est plus à démontrer. Amitav Ghosh poursuit en constatant le manque d’œuvres traitant de la question climatique. Il existe selon l’auteur effectivement peu d’ouvrages où le climat joue un autre rôle que celui de décor. En filigrane, on comprend que l’auteur critique également les choix qui ont porté un certain type de littérature au sommet de la hiérarchie littéraire. Même si d’autres littératures existent parallèlement, elles ont peiné à se faire une place et à trouver leurs lecteurs (p.76). Il ne fait aucun doute que la littérature peut produire des imaginaires, des références collectives et aider à l’identification de problèmes. Elle est capable de proposer des solutions cruciales dans ce combat en ce qu’elle forge le « sens commun » (p.19). L’auteur entre véritablement dans le cœur de ce dont « l’outil » littéraire est capable quand il analyse le « roman moderne ». Il prend notamment pour parangon Madame Bovary de Gustave Flaubert. La recette commune de ces œuvres littéraires se construit à partir d’une « aventure morale individuelle » (p. 93). Pour l’auteur, la dramaturgie propre à ces œuvres pose problème car elle est strictement incapable de rendre saillant les enjeux de la crise climatique nous conduisant à l’impasse actuelle. Il existe pour l’auteur plusieurs solutions pour faire exister aux yeux des lecteurs les problèmes climatiques. La première est d’offrir des romans qui s’inscrivent dans un temps long, presque géologique dans lequel il devient possible d’observer les changements du climat et d’en faire un sujet à part entière. La seconde solution est d’assumer (en tant qu’écrivain) la part du hasard inhérente à l’incursion des catastrophes climatiques dans la vie des protagonistes du roman. Pour l’auteur, le hasard existe déjà dans le roman moderne mais il est masqué par toute une série d’artifices dramaturgiques (p. 35). Or une tempête n’a besoin d’aucun artifice narratif pour se déclarer. Une autre solution à peine esquissée par l’auteur est la « collectivisation » des émotions et des aventures avec cette idée que l’aventure d’un peuple peut, elle aussi, être le sujet d’un livre. D’une manière générale, il s’agit de faire exister le climat non plus comme décor mais comme sujet des nouvelles œuvres littéraires pour accueillir ce dernier dans le panthéon de nos références mobilisatrices collectives.
Amitav Ghosh note que les militaires des pays occidentaux sont les premiers à avoir anticipé la crise et à s’y préparer, et cela, indépendamment des idéologies politiques au pouvoir. En France par exemple l’armée a fondé la Red Team[2] qui réunis des auteur.trice.s de science fiction et qui a pour unique but d’envisager des futurs possibles. Par manque de caractérisation et de coloration des solutions qu’il propose Amitav Ghosh prend ainsi le risque voir ses idées récupérée et détourné dans une autre perspective que la sienne.
Un second chemin plus « souterrain » et intellectuel emprunté par Amitav Ghosh est son approche « postcoloniale ». Cette dernière peut porter ses fruits en termes de production d’œuvres littéraires qui prennent une part active dans la réaction face au changement climatique. Dans cet ouvrage, l’auteur porte à la connaissance du lecteur de multiples « décentrement » concernant l’histoire de l’industrialisation avec l’arrivée de la puissance de la machine à vapeur en Inde (p.123) ou encore l’extraction de pétrole en Birmanie par exemple (p. 120-121). Bien que le terme de « postcolonialisme » ne soit pas directement mis en avant, Amitav Ghosh nous démontre par une abondante documentation historique que le capitalisme occidental n’est pas le seul responsable de la crise climatique, mais que « l’impérialisme » y œuvre tout autant (p. 196). À mesure de la lecture de cet ouvrage, l’Asie apparaît effectivement comme un pivot du réchauffement climatique, ne serait-ce que par sa proportion de la population mondiale (p.109-111). Cette mise en perspective nous rappelle que l’occident (et ses productions artistiques) ne peut en aucun cas apporter la solution de manière unilatérale. Cette nécessaire décolonisation des imaginaires et des références historiques passe aussi par un changement d’approche vis-à-vis des militants de la cause climatiques. L’auteur nous engage à sortir du rapport moraliste qui s’inspire du modèle religieux et qu’il juge impropre à penser la crise climatique (p.148). Certes les actions individuelles mises bout à bout ont des conséquences importantes sur le climat mais la moralisation du débat qui engage les lecteurs à « croire en la perfectibilité » et en la « rédemption individuelle » (p.148) voile les fondement proprement systémiques de cette crise. L’avènement de la décolonisation des imaginaires passe pour l’auteur par le fait d’envisager en littérature d’autres mondes. Amitav Ghosh propose ainsi d’écrire et de décrire le monde « au subjonctif » (p.149), c’est-à-dire pas tel qu’il est (comme le fait le roman moderne) mais tel qu’il pourrait être afin d’imaginer d’autres possibles.
Cet ouvrage imprégné de références politiques et philosophiques occidentales (Bruno Latour et Guy Debord notamment) est une figure exemplaire de ce qui arrive quand un auteur se mêle de politique. Malgré une progression très séquencée, ce livre se termine sans réelle proposition et laisse le lecteur un peu sur sa faim. Certes il s’agit pour l’auteur d’éviter les écueils de l’avant-garde dont il a prit soin de critiquer leurs caractères unilatéral, daté et encline à reproduire les schémas modernistes, mais l’auteur développe peu les pistes évoquées de manière concrète. Le lecteur a ainsi du mal à visualiser quelles formes pourraient prendre les solutions qu’il propose. Comment l’aventure d’un peuple peut-elle s’incarner dans une forme littéraire ? Amitav Ghosh aurait pu poursuivre le geste qui inaugure son ouvrage et nous donner à voir ce qu’il entend par un récit collectif, sur un temps long qui laisse la place au hasard. Il prendrait ainsi moins de risques concernant les marges d’interprétation des solutions qu’il avance quant à leurs colorations politiques. A quoi peut ressembler un récit dont les personnages principaux seraient multiples et complexes tel que le climat ou des dynamiques géologiques ? Pour que les lecteurs s’engagent dans le changement désiré par l’auteur, il me semble important de le mobiliser par des affects prompts à provoquer son adhésion. Pour reprendre un vocabulaire mis en avant par Bruno Latour : afin d’éveiller les désirs, qu’est-ce qu’une littérature qui œuvre pour la « prospérité »[3] du monde ? Les éléments avancés par Amitav Ghosh me semblent justes mais insuffisants. D’un autre côté, est-il possible de construire des « recettes » sans devenir abusivement prescriptif et reproduire les erreurs des avant-gardes ? Cette ouvrage étayé par de nombreuses de lectures et références nous dessine entre les lignes un changement bien plus vaste et sourd, un changement tectonique qui œuvre et qui amorce en soit le début d’un changement : le climat est devenu un sujet de premier ordre pour la littérature.
Ghosh, Amitav. Le grand dérangement, d’autres récits à l’ère de la crise climatique. Marseille : éditions Wildproject, 2021. ↑
Site officiel de la Read Team : https://redteamdefense.org/, consulté le 15.03.2022. ↑
Latour, Bruno, Schultz, Nikolaj. Mémo sur la nouvelle classe écologique. Paris, édition la Découverte, collection les empêcheurs de tourner en rond, 2022. p.30 ↑