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Annexe · Entretien Damien Pelletier-Brun Date de parution : 2018
Entretien

Entrecitations.

Un entretien avec Damien Pelletier-Brun autour de la réalisation de son film Errata.

Entamons sans détours, pourquoi Errata ? Pourquoi vouloir faire un tel film ?

En occident, on manque d’un corpus de contes sur la multiplicité et la porosité de l’individu. A l’instar de C. T. Linné, l’identité est culturellement saisie comme quelque chose d’immuable, de clos, d’unique et correspond donc à une pensée classificatoire.

« Cette conception soustractive de l’identité, qui conduit à la négation du caractère composé, composite et polyphonique des êtres et des cultures, est construite à partir d’une fiction [de pureté] mutilante : celle de l’individu qui pour rester « correct » se devrait de résorber sa duplicité, sa triplicité, etc., […] »

F. Laplantine, Je, nous et les autres, édition Le Pommier, 2010, page 50

La multiplicité de l'identité, quand elle est envisagée, est systématiquement abordée sous l'angle de la folie ou de la pathologie mentale ; jamais sous un angle positif et sain. C’est pour moi se soustraire à une évidence. Au contacte de notre milieux nous nous réinventons perpétuellement.

« Que ce qui apparaît extérieurement comme une personne ne soit en vérité qu'un complexe de forces hétérogènes n'est pas une idée nouvelle. Les Indiens tzeltal du Chiapais disposent d'une théorie de la personne où sentiments, émotions, rêves, santé et tempérament de chacun sont régis par les aventures et mésaventures de tout un tas d'esprits qui habitent en même temps dans notre cœur et à l'intérieur des montagnes, et se promènent. Nous ne somment pas de belles complétudes égotistes, des Moi bien unifiés, nous sommes composés de fragments, nous fourmillons de vies mineures. »

Comité Invisible, Maintenant, éditions La fabrique, 2017, page 137.

Pourquoi vos personnages ne semblent pas mus par ce qu’ils disent ? Pourquoi parlent-ils comme des livres ?

C’est un des tops 5 des critères pris en compte par les critiques de cinéma. Mais c’est l’environnement qui fait l’identité ! Les personnages justement n’appartiennent pas à eux-mêmes : ils répètent (« perroquet »), se trompent, se contredisent. Ces textes sont comme des forces extérieurs, des forces culturelles, qui s’imposent à eux.

Mon intention en tant que réalisateur n'est pas, ici, de sublimer des textes qui, certes, m'ont construit - ils ont construit la pensée occidentale -mais de les entrechoquer. Ce film a plus affaire avec les verbes : broyer, malaxer, décortiquer, rapiécer, tordre, digérer, dissiper, évaporer, émietter qu’il n’a a faire avec encenser, révéler, faire entendre, défendre. Mais comme ces textes sont culturellement sacralisés, il est facile de faire un contre-sens et de regretter que le film soit aussi « chaotique ». Les personnages ne sont jamais totalement convaincus de ce qu'ils disent ou font. Ils avancent sévèrement certaines choses avant de se tuer pour les avoir dites ou faites.

Question sans détours : pourquoi se cacher derrière des citations ?

Se cacher ? C’est un jugement moral. Au contraire, je me révèle car je suis l'interstice que toutes ces citations laissent entre elles.

Dyslexique, je lis peu, mais ce que je lis me marque et me transforme, me construit. Tout auteur, scénariste, compositeur lit et écoute les autres et nombre d’œuvres sont née de vampirisation mais c’est peu souvent assumé par l'auteur.trice.

"les autres n'on fait que passer à travers moi"

Lévis Strauss

Et pourquoi un conte ?

Un conte met au même niveaux : le langage, les idées et les symboles sans les hiérarchiser. Plus que dans d’autres genres, un costume, un objet, un décor, une phrase deviennent des éléments symboliques. Ils ont autant d’importance dans la continuité et la construction du récit que les échanges langagiers.

Le réel est une forme de délire, alors délirons le monde !

Mais tout conte a une morale, là j’ai rien comprit, quelle est la morale de Errata ?

Exact. Bien que les contes échappent toujours un peu à la logique du « mots d'ordre » beaucoup s’en approchent. C’est pour cela qu’Errata est construit narrativement comme un jeu absurde. Il n’y a que des fausses pistes. Quand on croit que c’est un film politique, il s’en détourne. Quand on pense qu’il soutient Descartes, il le contredit. La multiplication des mots d'ordres et des citations brise la possibilité d'un mot d'ordre. Ce film est un film sans morale, c’est une boussole faussée.

Est-ce un conte absurde ou logique ?

J'aime le comique de l'absurde. J'aurais aimé en faire mais dans ce film, tout répond à une logique, jusque dans les moindres détails : panneaux de signalisation, mouches, insectes, positions des personnages dans le cadre…

La seule manière d'entrer dans la lecture d'Errata est par la symbolique. Dans ce film, tout est symbole.

Au-delà des citations directes, quelles sont les influences d'Errata ?

Des gros volumes de bande dessinée des années 70-80 : Fred et son Histoire du corbac au Baskets, ou sa série de Philémon, une pincée de cinéma populaire Thaï & Japonais qui ont imprégné mon enfance saupoudrée d’Alain Guiraudi et jalonné des frères et sœurs Wachowski.

Sans conclure, un mot pour la suite ?

" Il y a mille possibles en moi, mais je ne peux me résigner à n'en être qu'un seul" André Gide, cité par Roger Bastide et reprit par François Laplantine.

Entretien réalisé par PIETRINA MELDENRUBEL

Ardèche, février 2018