Un texte de Lena Quelvennec, autour du film Errata.
Errata est un film multiple comme son protagoniste. Tous et toutes peuvent y voir quelque chose de personnel, activé par un mot, par une image, par une absence… Le film s’ouvre à travers un geste de ‘révélation’, nettoyant l’écran de l’obscurité du cinéma. Dès le départ, les spectateurs.trices se retrouve dans une étrange et poétique réalité où ils.elles entendent des choses qui ne sont pas là et voient des choses qu’ils.elles n’entendent pas. Leurs sens les trompent et il ne reste plus qu’à accepter de se laisser emporter. Ci-dessous, je voudrais vous offrir ma vision d’Errata avec ses omissions et ses extrapolations.
Tout commence par la confrontation du protagoniste avec le système administratif où, suite à sa rencontre avec ‘Identification’, il se verra baptiser ‘Sans-Ombre’ – ‘Sans-Ombre’ car incapable ou refusant de se définir selon les conventions en vigueur ; ‘Sans-Ombre’, parce que la société dans laquelle il vit, peine à accepter une réalité qu’elle ne peut quantifier et catégoriser.
‘Sans-Ombre’ ‘veut voter’, il ‘veut que sa voix compte’, mais il est ‘un problème’. Ce film sort après les élections d’Emmanuel Macron où la question du vote, et de la signification de cette action, a pris une nouvelle dimension. En mai 2017, des gens ont refusé de voter, non parce qu’elles.ils étaient dépolitisé.e.s, comme une ‘masse silencieuse’, mais parce qu’elles.ils ne croient plus en la démocratie telle qu’elle se présente aujourd’hui. Si l’on peut questionner leur choix, ces personnes ont révélé certaines limites de la représentativité démocratique, et, au vue de l’acharnement médiatique contre ces personnes à l’époque, il s’agit effectivement d’un point extrêmement sensible. Que faire d’un peuple qui n’accepte plus ses représentants ? Qui ne veut plus donner sa voix et recevoir du silence en échange ?
Mais, je reviens à Sans-Ombre. A partir du moment où il affirme sa volonté d’avoir une voix qui compte, tout bascule. Il est entrainé dans un cheminement qui le fera tomber. Tomber, oui, mais pas seulement, car il est ainsi confronté à son incapacité ou refus de se définir. Vivant dans un monde d’illusions, il en a oublié ce qui pouvait relier les différentes facettes de son être. A force de répéter les mots et les gestes exécutés avant lui, le protagoniste a perdu son ombre, sa matérialité qui lui permettait d’arrêter la lumière et de ne pas se faire traverser. Il existe une violence dans la façon dont chacun.e doit se définir en permanence, parfois même prouver qu’il.elle est bien ce qu’il.elle prétend. Êtes-vous célibataire ou marrié.e ? Ah bon ? toujours seul.e à votre âge ? Êtes-vous sans-emploi, à quoi servez-vous ? Êtes-vous malade ou handicapé.e, à quoi servez-vous ? Et d’où venez-vous ? Ah bon ? C’est compliqué comme question ? mais non voyons, tout le monde vient de quelque part, cela se voit et cela se sait… Sans-Ombre ne répond pas à ces questions et il est ‘un problème’. Il a un problème aussi. S’il ne veut/peut se définir selon les catégories prédéfinies par la société, comment peut-il se définir ?
Sur son chemin, ‘Sans-Ombre’ croise Mémoire l’apiculteur, Critique le samurai, Action le joueur de bowling, et Sur-Moi, son double différent, qui l’aident à affronter ‘Identification’ et ses violences et trouver qui est derrière cette voix qu’il veut donner. A travers la bouche de chacun de ces personnages, différentes pensées occidentales s’expriment, mélangeant époques et concepts mais suivant la ligne de la question de l’identité. D’abord, il y a Mémoire, si importante pour définir le passé d’une personne et la preuve de son existence. Dans un film de science-fiction sur deux, le héros est amnésique ou a reçu de faux souvenir, et cela peut aller jusqu’à questionner son humanité. Critique apparait ensuite, pas celle qui raisonne mais celle qui soumet, celle qui empêche de s’exprimer par son autorité et son refus d’écouter quiconque ne peut utiliser les ‘bons’ mots, les mots ‘justes’. Elle est violente mais elle peut être maitrisée. Puis vient Action, le geste pur, celui qui nait de l’instant mais qui s’avère aussi le résultat de tous les gestes précédents. Pour finir, il y a Sur-Moi, l’ami et le gardien, celui qui protège et celui qui enferme, dans une improvisation tourbillonnante et complice. Ces quatre personnages, ces quatre symboles se montrent plein de sagesses et de contradictions, lourds de leur histoire de pensée.
L’identité est le grand mythe que ce film aborde. Et en cela, il fait écho, non pas aux questions d’identité nationale qui ne sont qu’illusions, mais à une idée plus philosophique, d’un rapport au monde, à soi, aux autres et à l’histoire. Car chaque idée a une généalogie, et chaque personne s’appropriant une idée a son vécu. Il est bien sûr possible de traverser la vie sans jamais se poser ces questions, mais une fois le processus entamé, comme Sans-Ombre, chacun.e peut tomber. Et comme Avec-Ombre, elle.il peut aussi trouver une certaine stabilité dans sa multitude et finir en clamant un poème d’Adrienne Rich.
Ce film est un conte, un conte politico-philosophique. Il est parsemé d’étranges effets qui, pour moi, sont significatifs de cette réalité basculée, où les échelles se perdent et où la frontière de l’écran est brisée dès le départ. Les spectateurs.trices sont embarqué.e.s dans un imaginaire, mais un imaginaire qui veut faire face à la réalité.
Un imaginaire qui veut une ombre et une voix.